Discrète
Hier, j'ai regardé la Discrète, un vieux film de 1990. C'était très agréable de retrouver cette histoire, un peu légère, pas vraiment libertine. Une histoire d'amour de papier, pour écrire un roman et téléguidée, un peu comme Les Liaisons dangereuses, par un tiers du couple, mais sans la perversité, sans la méchanceté.
Il veut se venger d'une femme qui l'a plaqué avant qu'il ne le fasse lui-même et se venger de toutes les femmes car il est un peu misogyne, à la limite du misanthrope. C'est assez rigolo de voir Luchini dans ce rôle, bien avant Alceste à bicyclette où il incarne le misanthrope véritable, où son personnage se vit de plus en plus comme LE misanthrope.
Dans La Discrète, il y a aussi Judith Henry, en plus de Maurice Garrel qui sera formidable en père haineux et revanchard de sa fille chez Depleschin, avec Emmanuelle Devos. Judith Henry ne s'en laisse pas compter de cet Antoine qui l'allume et l'oblige à dire son désir. Elle avance avec méfiance, puis se laisse aller à le faire entrer dans son lit, un peu rassurée qu'il ne lui veuille pas trop de mal, bien que ne sachant pas précisément ce qu'il lui veut, ce qu'il lui cache. Elle a bien repéré son étrangeté, mais n'a pas les codes de ce dandy qui garde une légèreté en toutes choses. Il ne s'implique pas auprès des autres. Seul compte son roman, son travail d'écriture. Dès le début, il reconnait qu'il n'a pas d'imagination, ce qui est fâcheux pour un auteur. Il faut que son éditeur lui imagine une histoire pour qu'il l'écrive. Il ne peut écrire que sur lui-même, sur ce qui se passe dans sa vie, un peu comme le narrateur de la Recherche et justement pas comme l'auteur de la Recherche. C'est un auteur manqué, raté, qui ne peut écrire que sur lui-même, éditorialiste de lui-même. Il lui faut un comparse qui crée du mouvement dans sa vie pour qu'il ait l'occasion d'écrire un truc. Probablement avec talent, vu le succès du film. La bande son est intéressante, avec ce piano un peu entêtant, léger, gambadant.
Antoine a une aversion pour le corps et il lui faut Catherine pour s'y mettre, il préfère les plaisirs de la conversation, où il est certain de briller. Qu'on l'écoute est son tropisme. Catherine veut qu'on la désire, elle a fui un amant qui la désirait mal, voulait vivre avec elle, quitter sa femme. Ce n'est pas ce qu'elle voulait, un amant, pas un mari. Antoine cherche à peine des maîtresses, vit de travaux guère à la hauteur de son ambition, il n'est pas l'écrivain qu'il s'imagine. C'est là que réside son imagination, là où il s'imagine, tel un Narcisse.
Retrouver la Discrète, c'est retrouver la années 90, les années lycées, les amis de l'époque, le début de l'âge adulte, avec une histoire d'adulte encore un peu jeune. Une histoire sans violence, avec du marivaudage, une quête du désir de l'autre et du sien propre. Une histoire avec un petit peu de corps et surtout des paroles, des attitudes. Une histoire à trois avec un pygmalion qui décide pour son personnage qui n'est que le secrétaire de lui-même, de sa propre vie, téléguider par le troisième. Antoine est dans l'indécision concernant l'autre, les femmes. Il n'a trouvé qu’une action : rompre. Aller vers une femme, ce n'est pas ce qu'il peut faire de lui-même, il lui faut un guide pour se déplacer vers une femme. Le seul acte qu'il vise est la rupture. C'est un chambardement quand c'est elle qui agit la rupture avant lui, grâce au nouvel amant qu'elle s'est trouvé. Un amant pour rompre. Si elle avait retrouvé Antoine sans ce quatrième, elle aurait probablement succombé de nouveau à ses paroles. Armée de ce remplaçant, elle ne l'entend plus, ses paroles tombent, il ne reste à Antoine que son stylo, dirigé par son éditeur et sa conquête. Il est une coquille vide qui notera les élans de son coeur. Le plaisir de l'écriture en lui-même, pour lui-même.
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