Écailles
Le problème avec la peinture, c’est qu’elle ne tient pas, elle s’écaille. Les éléments, l’eau, le soleil, la chaleur, le vent, le froid abîment la peinture. Elle s’écaille et laisse apparaître ce qu’elle recouvrait. C’est un processus normal, naturel. C’est la nature qui fait cela à tous les objets des humains, surtout ceux qui sont exposés aux éléments. On peut s’en plaindre, mais ça n’y change rien : il faut recommencer et en remettre une couche.
La peinture est encore plus fragile quand elle est ajoutée après un processus industriel. Quand l’objet manufacturé est livré avec sa peinture, il a subi un traitement particulier pour résister très longtemps à toutes ces forces naturelles. La peinture peut-être chauffée pour sécher et se tendre, recouverte d’un film qui la protégera et la fera tenir plus longtemps.
Quand la peinture est ajoutée après le traitement industriel, elle n’aura pas bénéficié de ces techniques renforçantes. Quand elle est posée par-dessus ce traitement industriel, non seulement elle sera exposée à la nature, mais en plus, le support sur lequel elle est appliquée lui sera hostile, résistera à son implantation, la fragilisera. Il faudra donc, régulièrement, en remettre encore une couche, qui entrera en compétition avec le dessus et le dessous. On peut préparer le support industriel en appliquant une couche particulière. Le recouvrement devient assez onéreux, mais durera un petit peu plus longtemps.
J’habite dans une commune où les maires aiment à laisser l’empreinte de leur passage. Là, c’est l’empreinte colorée. Un peu comme un blason héraldique, un dicton, une épitaphe, ils viennent donner leur nom, ou celui d’un prédécesseur auquel ils s’associent pour apparaître, métonymiquement, dans la lumière. C’est assez courant, il n’y a pas de quoi pavoiser, se moquer. C’est d’ailleurs, ce qu’ils font, ils montrent leur pavoisement, leurs couleurs, comme une équipe, un clan sportif. Mes maires utilisent des chartes graphiques homogènes sur notre ville, pendant qu’elle est à eux. Du haut de leur beffroi, ils ont colorié notre ville, dessiné nos mobiliers urbains. Ceux qui entrent en ce domaine peuvent le voir : les bans, lampadaires, cartouches de rues ne sont pas les mêmes d’une ville à l’autre. Ce n’est pas très original.
Là, où ça devient particulier, c’est lorsqu’il faut laisser son empreinte par-dessus celle du prédécesseur. Il faut recouvrir. Mais comme on l’a vu, ça ne tient pas ! Et l’opération pour faire disparaître le prédécesseur républicain est à refaire continuellement. Ça vire à l’obsession, car le prédécesseur existe d’autant plus qu’on veut le faire disparaître, le cacher. Au final, ça ne l’efface pas, mais lui donne encore plus de place, dans le discours, dans les écailles. Il faudrait enlever les objets qu’il a colorés pour en mettre d’autres. Sauf que ça coûte cher et qu’on n’a plus d’argent, l’époque est comme ça. Être obsédé de celui qui n’est plus, c’est quand même dommage, surtout quand il n’y a aucune chance qu’il revienne. Il y a des ennemis qu’on ne quitte pas, malgré leur disparition. Certains ont abandonné la compétition après cette perte. D’autres continue à le faire exister, continuent la guerre, après l’avoir gagnée.
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