Comme en avion
Ce matin, j’ai vu un avion décoller. Je ne savais pas que de ce siège je pouvais voir ça, un avion décoller toutes les deux minutes. De ce poste, je vois, entre deux immeubles, ce superbe moment où l’avion quitte le sol. L’instant où ses roues ne touchent plus le sol, quand il commence à monter. Quand il fait l’effort de s’envoler, qu’il prend de l’altitude, péniblement, tranquilement, doucement, au bon rythme. J’ai découvert ce matin qu’à cet endroit, que je connais depuis très longtemps, je pouvais voir cela. J’étais dans l’axe pour voir son ascension. J’en étais fou de joie ! Je me suis rappelé que dans les aéroports un avion décolle toutes les deux minutes, ou peut-être trois. Alors, je me suis calé dans mon siège, j’ai empoigné mon sandwich et je n’ai plus lâché mon regard. Je voulais voir le prochain avion décoller. Ça allait recommencer si ce n’était pas qu’un coup de chance, un fait du hasard, une erreur de piste ? Un autre est apparu, quelques minutes plus tard. Pas exactement dans la même position, mais quelque chose d’assez approchant. Puis des gens sont arrivés autour de moi et j’ai dû décrocher mon regard, les regarder eux, parler avec eux. Ce que je voulais, c’était poursuivre l’expérience depuis mon point d’observation, cette trouvaille qui m’était arrivée, une cabane dans les arbres où j’étais le seul à voir cela, un plaisir solitaire. Mais je n’ai pas pu, alors je leur ai parlé des avions. Ils ont accepté cette discussion en parlant de l’été et du parapente. J’ai répondu par la voltige, les masses d’air, la géographie des colines et des montagnes, ils ont poursuivi avec les tyroliennes et l’accrobranche. On n’était vraiment pas à la même altitude !
Quand j’ai vu ce premier avion, j’ai revécu les quelques décollages de ma vie. J’ai mis longtemps à monter dans un avion. Je veux dire un avion qui décolle. Pas le Concorde qui est au Bourget, désossé, éventré. Une drôle de manière de présenter le fleuron des ingénieurs français. Et Britanniques … Ce concorde, il ressemble au sous-marin de la Cité des Sciences. Il est tout petit quand on s’approche de lui, on y entre par une porte à un endroit improbable et dedans tout ce qu’on y voit, ce sont des câbles et des ordinateurs. Mais c’est sans vie, ça ne marche plus, plus pour de vrai. Ils ont sûrement marché un jour, mais là, ils ne servent qu’à être montrés, exposés. La taxidermie de technologie, ça ne fait plus rêver grand monde, un truc sans vie.
La première fois que j’ai décollé, j’étais déjà très adulte. Mes amis avaient déjà fait ça des tas de fois. Mais moi, je n’en avais pas encore eu la possibilité, la nécessité, mais l’envie bien sûr ! Même pour aller en Angleterre, j’avais pris le bateau ou l’hovercraft et j’avais été malade ! J’étais excité de monter dans l’avion, m’y asseoir et ressentir les vibrations. Cette fois-ci, j’étais dans un nouveau monde, une nouvelle expérience, un avion vivant qui allait bouger. Je n’ai pas été déçu, ça a vrombi, j’ai eu un peu peur, j’ai ressenti l’accélération verticale, mon corps plaqué au siège qui grimpe, qui s’élève. J’ai regardé par le hublot, j’ai vu la Terre s’éloigner, les choses rapetisser. Les autres dans l’avion ne faisaient pas attention à ça, blasés, ils continuaient de discuter. J’étais concentré sur ces nouvelles sensations et je trouvais cela formidable. J’aurais bien refait un autre décollage, un peu comme à Disney, quand on retourne dans la queue sitôt le tour achevé.
Chaque fois que j’ai repris l’avion, j’ai revécu un peu de cette première fois. Chaque fois, je suis resté concentré sur ce moment incomparable aux autres. Chaque fois, j’ai eu envie d’applaudir. Pas à la fin du vol pour féliciter le pilote de s’être posé sans encombre avec des bourrasques de vent imprévisibles. Mais à la fin du décollage pour en redemander un autre, comme un rappel, pour continuer cette magie de s’arracher au sol. Des fois, je me dis que c’est pour ça qu’on va sur la Lune, qu’on dépense des milliards pour aller un jour sur Mars ou plus loin encore. Pour s’arracher au sol, le plus longtemps possible, le plus vite possible. Les États payent des fortunes pour que les meilleurs décollent. Les dessins des machines de Léonard de Vinci ne m’inspirent pas un grand intérêt sauf quand je l’imagine adulte construisant la machine que l’enfant en lui rêve de faire fonctionner, l’enfant qui s'envole, qui n’est plus un simple terrien.
L’atterrissage, c’est sympa, mais avec moins de sensations, sauf au moment de retoucher terre, de reprendre le contact, quand on entend les roues crisser sur l’asphalte du tarmac. On n’entend plus les roues des voitures crisser, elles sont contrôlées électroniquement. Mais il y a encore les roues des avions qui peuvent crisser, fugacement. Dans le film de Lelouche, C'était un rendez-vous, on entend les pneus crisser, hurler quand la voiture vire à fond la caisse. Moins vite qu’un avion, moins majestueux, un patineur du goudron.
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